Précisions méthodologiques
Organisées et exploitées par la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère des affaires sociales, du travail et de la solidarité, ces enquêtes sont réalisées en complément de l’enquête Emploi de l’INSEE. Le questionnaire est soumis à tous les actifs ayant un emploi parmi le tiers sortant de l’échantillon, soit environ 22 000 personnes en 1998. Le champ de ces enquêtes est celui de l’enquête Emploi. Il inclut l’ensemble des ménages ordinaires de la France métropolitaine, et une partie de la population des communautés, dans la mesure où leurs membres ont des liens familiaux avec des ménages ordinaires. Restent toutefois exclus certains ouvriers des chantiers temporaires, des jeunes et des étrangers hébergés en foyers, ainsi que des personnes des établissements hospitaliers, scolaires et hôteliers vivant en collectivité.
Le questionnaire des enquêtes complémentaires est posé à chaque actif occupé du ménage. Celui-ci doit répondre personnellement. Pour la première fois en 1998, l’enquête Conditions de travail a été réalisée en utilisant des micro-ordinateurs portables. Les enquêteurs ont directement saisi les réponses des enquêtés aux questions qui leur étaient posées. Pratiqué depuis 1993 pour l’enquête Emploi proprement dite, ce système d’enquête diffère un peu du système traditionnel. Les réponses sont plus courtes, les filtres et aiguillages du questionnaire sont mieux respectés (mais quelquefois plus brutaux), puisqu’ils font l’objet d’une programmation préalable et d’un contrôle en cours de collecte. Des analyses menées à la suite du passage de l’enquête Emploi sur micro portable ont montré que la différence de protocole d’enquête ne modifiait pas les résultats quantitatifs sur les principales variables destinées à mesurer l’activité et le chômage.
Quantifier les conditions de travail ne va pas de soi Les données des enquêtes Conditions de travail ne reposent pas sur des mesures objectives telles que cotations de postes ou analyses du travail que pourraient réaliser des ergonomes. Elles passent par les déclarations des salariés. Pour autant, il ne s’agit pas d’enquêtes d’opinion. Les items choisis sont aussi factuels que possible. Par exemple, sur le bruit, une des questions posées est : " quand vous travaillez, si une personne placée à deux ou trois mètres de vous, vous adresse la parole : 1. vous l’entendez si elle parle normalement ; 2. vous l’entendez, à condition qu’elle élève la voix ; 3. vous ne pouvez pas l’entendre ". Cette question vise à repérer indirectement le seuil de 85 décibels, considéré en général par les ergonomes comme l’intensité sonore au-delà de laquelle des atteintes irréversibles de l’audition sont susceptibles de se manifester. En outre, sur chaque thème abordé, plusieurs questions simples sont posées ; elles constituent une batterie de variables qui permet, par recoupement, de limiter les incertitudes liées au mode de collecte.
Assez souvent, les salariés doivent apprécier s’ils sont soumis aux contraintes qui leur sont citées en donnant des réponses du type oui/non. D’autres réponses sont possibles, comportant des échelles du type souvent/rarement/jamais ou faisant référence au temps passé, au nombre d’événements (nuit, dimanche) ou à l’intensité de la contrainte.
Les facteurs de charge mentale sont ambivalents.
Pour apprécier la charge mentale, les enquêtes "Conditions de travail " posent plusieurs questions spécifiques. En 1984, " ne pas quitter son travail des yeux " était le seul indicateur de charge mentale. Depuis 1991, de nouvelles questions ont été introduites sur certaines astreintes du travail (gêne oculaire, gêne due au bruit modéré, attention à des signaux visuels ou sonores) sur la tension avec les clients, le fait de devoir abandonner une tâche pour une autre plus urgente, les conséquences d’une erreur (responsabilité) etc…. En 1998, les nouvelles questions portent sur l’existence d’ordres contradictoires, la nécessité de se débrouiller seul dans des situations difficiles, le fait de devoir se dépêcher, la tension avec les supérieurs et les collègues.
Il s’agit seulement d’indicateurs. Contrairement à ce qui ce passe pour les pénibilités physiques et les risques " traditionnels " le lien entre une exposition et ses conséquences sur la santé est loin d’être établi. Par exemple, devoir interrompre une tâche pour en effectuer une autre plus urgente est incontestablement un facteur de charge mentale, mais il n’est pas prouvé que cette charge constitue un risque pour la santé des personnes exposées.
De même, dire qu’une erreur peut avoir des conséquences dommageables peut être lu de deux façons. En négatif, c’est un souci (ou même une source d’angoisse) pour les salariés, qui pensent qu’ils pourraient faire perdre de l’argent à leur entreprise, causer un défaut de qualité, être responsable d’un accident ou perdre leur emploi. En positif, c’est un sentiment de responsabilité, qui manifeste l’importance du travail qu’ils font, et témoigne d’une certaine fierté que l’employeur leur ait confié un travail difficile. Ainsi, l’impact du sentiment de responsabilité sur la santé ne peut être prédit, et il en va de même pour l’influence des autres facteurs de charge mentale.
Par ailleurs, alors qu’il y a consensus sur l’utilité de limiter les efforts et les risques physiques, la signification des facteurs de charge mentale n’est pas aussi claire. Ceux ci peuvent dénoter davantage d’autonomie ou une prise de responsabilité des salariés dans leur travail, ce qui est plutôt un progrès, par rapport à leur absence d’implication et d’autonomie dans le système d’organisation taylorien. Mais ils peuvent aussi correspondre à des situations très pénibles en cas d’intensification du travail ou de manque de moyens pour faire un travail de qualité.
Des évolutions difficiles à apprécier
En 1991, l’ensemble des indicateurs de l’enquête avait montré, par rapport à 1984, une nette dégradation des conditions de travail, particulièrement en ce qui concernait les pénibilités et les risques. D’où des interrogations sur la signification de ces évolutions.
Reflétaient-elles des modifications du protocole d’enquête, des changements de perception, une dégradation effective ? [Cézard, Dussert, Gollac, 1992c].
Les analyses menées postérieurement à l’enquête ont montré que le premier facteur était de peu d’importance. Le second, les changements de perception, jouait un rôle important. En particulier pour des professions artisanales (employés des services directs aux particuliers ; ouvriers, qualifiés ou non, de type artisanal ; ouvriers agricoles), qui sous-estimaient auparavant les nuisances et les risques auxquels elles étaient soumises.
Mais si cette " objectivation " de leur situation conduisait à une appréciation plus juste de leurs conditions de travail, et avait en conséquence modifié leurs réponses, elle n’était pas suffisante pour expliquer tous les chiffres étonnants de 1991. Restait le troisième facteur. La dégradation des conditions de travail était, au moins en partie, réelle, et s’expliquait par l’augmentation des rythmes de travail, surtout de la pression de la demande [Aquain et alii, 1994 ; Gollac, 1994].
En 1998, le questionnaire et les conditions de l’enquête n’ont pas fondamentalement changé. Certes, l’utilisation de micro-ordinateurs portables pour la collecte (cf. ci-dessus) rend plus systématique la prise en compte de tous les items des questions à réponses multiples (auparavant les enquêteurs pouvaient en sauter), et donc peut accroître la fréquence des cumuls. Mais cet effet ne peut, à lui seul, expliquer les évolutions observées. Celles-ci sont dues aussi à la poursuite de l’objectivation des conditions de travail et à l’évolution du contenu des tâches dans les entreprises. L’objectivation recouvre des situations variées. La première est illustrée par l’exemple des femmes de ménage travaillant chez des particuliers. De 1984 à 1998, en passant par 1991, les conditions techniques et sociales de ce type de travail n’ont guère changé. Pourtant, la proportion de celles qui disent respirer des poussières est passée de 29% en 1984 à 43% en 1991, puis 50% en 1998. Elles déclarent de plus en plus souvent cette situation, qui n’est pas nouvelle, mais qu’elles considéraient avant comme " naturelle " et donc hors du champ de ce qu’il était légitime de dire [Combessie et alii, 1989].
La position des chauffeurs face au risque d’accident de la route représente un second type de situation. A raisonner froidement, 100% devraient déclarer qu’ils en risquent. Ce n’est pas le cas. Une petite partie d’entre eux adhèrent, plus ou moins consciemment, à ce que la psycho-dynamique du travail appelle une " stratégie défensive de métier ", consistant à nier le danger : un chauffeur, s’il est bon, s’il connaît bien son métier, ne risque pas d’accident. Avouer ce risque, c’est se dévaloriser [Cru, 1987]. Depuis 1984, la proportion de chauffeurs qui déclarent qu’ils ne risquent pas d’accident de la route a sensiblement diminué, traduisant un recul de ces stratégies (13% en 1984, 4% en 1998). La réponse dépend aussi de l’interlocuteur : à la question " une erreur de votre part pourrait-elle entraîner un danger pour votre sécurité ou celle d’autres personnes ", deux tiers des chauffeurs répondaient oui à l’enquêteur de l’INSEE en 1991, 70% le font en 1998, mais ils étaient 82% à le reconnaître à l’enquête Sumer, en face du médecin du travail de l’entreprise, autorité en matière de sécurité, qui connaît bien les postes de travail et les risques d’accident. L’objectivation peut aussi être liée à des grèves, qui révèlent des difficultés latentes en matière de conditions de travail et amènent les salariés à les déclarer plus souvent. Il en a été ainsi, en 1991, pour les infirmiers, les policiers, les agents de la SNCF [Gollac, 1994]. Le contexte social d’ensemble peut aussi modifier l’appréciation des nuisances. Ainsi le danger du tabagisme passif était mieux perçu en 1991 qu’en 1984 ; du coup, le pourcentage de salariés qui déclaraient respirer des fumées avait beaucoup augmenté, notamment parmi les salariés des bureaux. En 1998, la proportion d’employés, de professions intermédiaires ou de cadres qui déclarent respirer des fumées plafonne ou diminue. Elle régresse même de 20 à 13% pour les employés administratifs d’entreprise. Est-ce seulement la conséquence d’un intérêt moindre porté à ce sujet qui n’est plus d’actualité ? Ou bien la loi réglementant l’usage du tabac dans les bureaux a-t-elle eu un impact sensible sur l’exposition des salariés ?
Sur ce sujet, comme sur beaucoup d’autres, l’enquête ne permet pas de conclure, mais elle pose des questions. Ceci correspond d’ailleurs aux intentions de ses concepteurs : les chiffres doivent susciter des débats et non clore les discussions. D’autres approches, ergonomiques, sociologiques, doivent être menées en parallèle [Molinié, Volkoff, 1982 ; CEE, CREAPT, DARES, 1995].
Effectuer une recherche sur la rubrique Dares Analyses - Dares Indicateurs :
Le ministre
Travail
Emploi
Formation professionnelle / Apprentissage
Santé
Retraites
Santé / sécurité au travail
INFORMATIONS PRATIQUES

