16 mai 2002
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2002-054 - A la recherche du temps gagné : des salariés face aux 35 heures

N°54 - Mai 2002

par Jérôme PÉLISSE - CEE

Cette étude constitue le second volet d’une enquête monographique menée par le CEE pour la DARES (Pierre Boisard, Jérôme Pelisse, 2000) qui portait sur les logiques d’entrée et les processus de négociations dans douze entreprises pionnières ayant signé des accords de RTT (réduction de la durée du travail) dans le cadre de la loi Aubry I, en 1998-1999. Lors de cette seconde phase il s’est agit de revenir, plus d’un an après (entre septembre 1999 et la mi 2001), dans six de ces douze entreprises et de centrer l’enquête sur l’appréhension par les salariés de la mise en oeuvre de la RTT, et des transformations de leurs conditions de travail et au-delà de leurs conditions de vie. Six monographies d’entreprise ont été réalisées à partir d’entretiens auprès des négociateurs et ont permis de confronter les pratiques de RTT aux engagements initiaux des négociateurs. Suite à un questionnaire de repérage et de cadrage auprès des salariés de ces entreprises (avec 469 questionnaires exploitables) une cinquantaine d’entretiens ont été réalisées auprès de salariés de ces six entreprises, la plupart du temps hors de leur lieu et temps de travail. Ils constituent un matériau d’une grande richesse dont le contenu est restitué à partir d’une analyse textuelle.

Dans une première partie l’auteur montre les difficultés à comparer l’avant et l’après 35 heures et à isoler les effets propres à la RTT d’un ensemble d’autres facteurs. Ceci est particulièrement le cas pour l’emploi. Au delà du simple respect des engagements de créations d’emploi, pas toujours tenus, l’affectation des embauches, la nature et le statut des emplois créés ont d’importantes conséquences sur les réorganisations des tâches à l’oeuvre et, partant sur la division du travail et l’évolution des carrières des salariés. En ce qui concerne les rémunérations, les modalités de gel ou de double grille salariale (entre les anciens et les nouveaux embauchés) ont souvent dû être reconsidérés à l’usage. Mais de fortes disparités catégorielles sont observées : la quasi-suppression des heures supplémentaires dues à l’introduction de la modulation s’est traduite par une importante diminution des rémunérations ouvrières.

Ces disparités se retrouvent aussi sur la question de l’effectivité de la diminution de la durée du travail. Parmi ceux qui disent n’avoir pas du tout réduit leur temps de travail, on trouve principalement des cadres et des ouvriers et parmi ceux qui déclarent l’avoir moins réduit que prévu des catégories intermédiaires. Mais la perception qu’ont les salariés de la diminution de leur durée du travail dépend surtout de leur maîtrise de l’organisation et de la répartition de leur temps de travail. L’accroissement de l’instabilité et de l’irrégularité du travail, suite à la RTT, renforce la perception d’une moindre réduction. Finalement, la maîtrise du temps de travail renvoie ainsi à la question de la subordination concrète liée aux conditions de travail, à la question de l’autonomie et du contrôle dans le travail. Plus que l’ampleur de la RTT, c’est donc bien la question de la maîtrise, de la localisation et de la flexibilité du temps de travail qui détermine l’attitude des salariés face à la réduction de la durée du travail. La gestion des temps non travaillés peut d’ailleurs devenir un nouveau moyen de contrôle et d’évaluation de l’implication des salariés dans leur travail. La conclusion de cette première partie porte sur les transformations des règles par le jeu des acteurs dans la pratique des accords. L’auteur montre que c’est autour de leur application, leur respect ou leur détournement que se joue en grande partie l’effectivité et les conséquences de l’aménagement et de la réduction de la durée du travail.

La seconde partie de l’étude analyse le vécu des 35 heures à partir d’une analyse lexicale des entretiens mise en oeuvre par le logiciel ALCCESTE. L’hypothèse retenue est que les discours des salariés permet d’étudier les formes de leur intégration sociale et professionnelle et que les « mots des 35 heures » ne prennent sens que resitués dans ce contexte. S’opposent ainsi des ouvrières jeunes au statut défavorisé, souvent anciennement intérimaires, qui insistent sur l’absence de concertation et le renforcement des pouvoirs de la hiérarchie, des ouvriers professionnels plus âgés marqué par les conséquences des 35 heures sur les rémunérations et l’absence de changement dans leurs conditions de travail, et des comptables ou techniciens plus qualifiés, qui décrivent leur autonomie dans le travail mais nuancent l’expression de leur satisfaction par des difficultés d’organisation ou le gel des salaires. Ces « mondes sociaux d’entreprise » se croisent avec deux types contrastés de rapport au temps et de façon d’aborder le « temps libéré », qu’identifie clairement l’analyse lexicale automatisée. Le premier se rapporte au registre du quotidien dans des contextes où les contraintes et la flexibilité liées à la modulation sont fortes. Le second se réfère aux temps de l’année, des congés et des jours de RTT dans des contextes où les salariés parviennent à s’arranger et à maîtriser les temps. Les « mots des 35 heures » sont alors décortiqués et resitués dans le contexte plus global des diverses situations de travail, catégorisées principalement à partir des formes d’organisation du travail d’une part, et d’intégration professionnelle d’autre part, dans la perspective adoptée par Serge Paugam (2000). Il en ressort que l’entreprise reste le principal facteur permettant de discriminer les perceptions différenciées de la RTT, qui dépendent de la stabilité ressentie de l’emploi, de la valeur accordée au travail, de sa rétribution et des relations qui l’entourent. Finalement la satisfaction face à la RTT relèverait surtout de cette dimension plutôt que d’une évaluation des avantages et des inconvénients des 35 heures exprimés en termes d’arbitrage entre temps libre, salaires et emploi.